Un tour du monde pas comme les autres — extrait
15Quand le ciel s’en prend à nos rêves
Dans les Bahamas, on découvre le paradis. Après avoir survolé plusieurs îles désertes qui ne sont même pas indiquées sur les cartes, nous nous sommes posés à Farmers Cay, une toute petite île paresseusement parsemée de palmiers. Des noix de coco sous nos roues pour les immobiliser sur le sable au bord de l’eau turquoise, et quelques minutes de marche pour rejoindre une jolie maison.
Elle a des accents coloniaux, avec des murs de bois, des canapés confortables et amples, des grands ventilateurs qui rafraîchissent l’air humide. Depuis le salon, on peut voir la mer et les palmiers, à quelques enjambées. James, le propriétaire, nous offre une eau de coco fraîche et un ti’punch, que nous avons dégustés assis confortablement en écoutant les histoires qu’il voulait bien nous conter, sous les vocales bienveillantes de Bob Marley…
Nous sommes restés là, avec notre hôte comme seul contact avec le monde extérieur, loin de toute communication Internet, radio ou même communication écrite. On se baigne, on s’extasie devant chaque poisson découvert sous l’eau, devant chaque tortue, puis on s’endort à l’ombre d’un palmier, pour une sieste sur la plage.
Comme nous avons rattrapé notre retard en survolant en quelques jours les États-Unis, nous sommes dans les temps pour rejoindre notre prochaine mission à Cayenne en septembre prochain. Nous nous étions donc accordé une semaine de détente et avions même accepté de ne pas donner de nouvelles via les réseaux sociaux pendant cette semaine. On avait du mal à lâcher ce contact avec nos amis et familles, mais on s’était persuadés que tout le monde comprendrait notre envie de lâcher prise quelques jours.
Le temps s’est arrêté, on est là depuis deux jours qui se sont dissolus en une éternité. Tout à coup, rompant avec ce bonheur calme, un petit avion se pose à côté du nôtre, un homme en sort, court à notre rencontre et, avant même d’avoir repris son souffle, nous crie : « Hey Guys ! Guys ! What are you planning for the hurricane ?? »13
Nous, hallucinés par cette nouvelle : « What ? A hurricane ? But when ? Where ? »14 La discussion dura peut-être une minute, pas plus. Voyant sans doute que nous ne sommes d’aucun secours, l’homme repart, rejoint son avion et redécolle. « Mais c’est quoi, cette histoire d’ouragan ? C’est pas possible, on fait quoi ??? » On court chercher nos affaires, on empaquette tout et on décolle fissa vers l’aéroport international de Great Exumas, pour nous reconnecter à la civilisation.
Là, c’est la panique dans l’aéroport, des écrans de TV accrochés partout aux murs montrent tous la même chose : des images satellite de l’ouragan, avec ce message qui défile sur les écrans en continu : « Go save your life and property/Go save your life and property/Go save your life and property. »15
Les gens courent dans tous les sens, crient, se bousculent, et nous, on est perdus au milieu de tout ça, ne sachant que faire. On attrape au vol un premier type, pour lui demander ce qu’il se passe. Il nous explique que l’ouragan vient du sud, qu’il arrive dans quelques jours, soixante-douze heures au maximum, et qu’il n’y a pas de hangar dans les Bahamas. Il nous lance un « bon courage ! » et repart aussitôt.
On en attrape un autre par la manche pour l’obliger à s’arrêter, il nous apprend que les hangars se situent en Floride vers le nord (d’où on vient) ou à Puerto Rico vers le sud. Deux options s’offrent donc à nous :
- Soit on remonte vers le nord, d’où nous venons, ce qui est un peu dur pour le moral, et nous percuterons l’ouragan plus tard. Mais comme l’ouragan grossit au fur et à mesure de son déplacement l’impact sera beaucoup plus puissant.
- Soit on descend vers le sud, et nous impacterons l’ouragan plus tôt, c’est-à-dire dans quarante-huit heures. Mais alors l’impact sera plus faible, et un petit hangar suffira.
On apprend aussi en entendant une discussion entre deux pilotes que la ruée s’effectue vers le nord et que les hangars de Floride sont tous pris d’assaut. Dans ce genre de situation, on n’a pas beaucoup de temps pour se décider. Un dernier pilote nous apprend qu’il a décidé de se diriger vers Puerto Rico, à Aguadilla, où il a entendu dire qu’il restait des hangars libres. Ni une ni deux : on se décide pour Aguadilla.
— Mais Puerto Rico, c’est les États-Unis, on n’a pas de visa pour entrer !
— Tant pis, on leur expliquera à l’arrivée, et on croise les doigts pour qu’ils comprennent. De toute façon, on n’a plus vraiment le choix !
C’est parti, on redécolle, moins de trois heures de vol pour atterrir sur l’énorme piste d’Aguadilla, où l’on voit des avions de ligne rouler vers leurs hangars privés.
À peine posés, on avise un énorme hangar ouvert, vide, assez large pour accueillir une vingtaine d’avions comme le nôtre. Hourra ! On pousse notre Virus à l’intérieur, puis on cherche le propriétaire pour lui demander l’autorisation. Quand la situation est critique, on s’installe d’abord et on discute ensuite. Les Américains ne font aucune histoire et accueillent tous les avions qui se posent en urgence, sans respecter toutes les formalités d’entrée obligatoires. À situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle. Après notre expérience de demande de visa au Canada, on y croit à peine. Ces Américains-là nous ont réconciliés avec leur bureaucratie !
On rencontre le propriétaire du hangar miraculeux, qui nous indique le tarif sans sourciller : 200 dollars US la nuit. Ah oui, quand même ! « C’est un peu cher, non ? » « Prices are higher in case of emergency. »16 À payer comptant, bien sûr. Et avant l’ouragan, c’est-à-dire tout de suite. En droit, ça s’appelle l’« état de nécessité ». Mais bon, ce n’est pas le moment de jouer la petite avocate, on paie et on remercie.
Un pilote d’aéroclub local voit de loin la situation et nous aborde. Il s’appelle Ariel, comprend vite à la vue de l’ULM bardé de logos et d’autocollants des pays traversés qu’on a fait un long périple pour arriver jusqu’ici. Plutôt impressionné, il nous invite chez lui et nous présente sa femme et ses deux enfants, Eldiess et Jatniel.
Ses deux fils sont adorables et brillants. Le premier, Eldiess, huit ans, a déjà décidé de devenir ingénieur aéronautique quand il sera grand. Le deuxième, Jatniel, douze ans, est très curieux et lit énormément. La discussion toute la soirée est très agréable et nous permet de moins penser à ce qui nous attend le lendemain. En écoutant les infos, on apprend tout de même que l’ouragan a maintenant un petit nom : il s’appelle « Isaac ». C’est fou comme le fait de le nommer le personnifie, il me paraît bien vivant, avec une volonté propre et une conscience, comme un enfant capricieux qui aurait décidé de casser tous ses jouets…, mais je m’égare. On s’endort tant bien que mal, et le matin aux aurores on retourne à l’aéroport.
Là, surprise : le hangar est toujours grand ouvert, il n’y a que notre ULM, qui paraît tout petit dans ce grand vide, et tous les autres hangars sur la piste sont bien fermés. Plus un seul avion sur la piste, tous semblent prêts à accueillir Isaac qui arrive dans quatre heures.
On part à la recherche du proprio et on tente de lui expliquer gentiment qu’il serait temps de fermer le hangar :
— Est-ce qu’on peut vous aider à fermer le hangar ?
— Vous avez demandé un hangar, vous avez un hangar. Vous n’avez pas demandé un hangar avec des portes. Celui-ci n’a plus de portes depuis la Seconde Guerre mondiale, elles sont complètement rouillées et inutilisables, on ne peut pas fermer le hangar.
Je deviens hystérique :
— Quoi ? Vous ne pouvez pas nous faire ca ! Et qu’est-ce qu’on devient, nous ? Hein ? Vous voulez notre mort ou quoi ?
L’homme reste impassible, sûr de lui. Ariel, qui nous a accueillis cette nuit, est à nos côtés. Pragmatique, il sort son téléphone, discute en ligne et revient vers nous.
— C’est bon, j’ai appelé mon cousin, il est de l’autre côté de l’île, à Ceiba, et possède un hangar de disponible. Vous en avez pour une petite heure de vol, et il vous garde une place dans son hangar. Ne traînez pas, allez-y, l’ouragan arrive dans trois heures.
On remercie, on redécolle, et au moment où les roues quittent la piste les voyants du moteur passent au rouge : les températures du moteur montent, l’huile chauffe dangereusement. Adrien qui avait les mains sur les commandes m’annonce : « On peut pas poursuivre, on se repose tout de suite. » Il annonce à la radio : « Mayday mayday mayday, Aguadilla, this is FJTRW, emergency landing, we may have a fire, request fire services… »17
[…]
- « Hey les amis ! Qu’est-ce que vous comptez faire pour vous protéger de l’ouragan ? »
- « Quoi ? Un ouragan ? Mais quand ? Où ? »
- « Partez pour sauver votre vie et vos biens. »
- « Les prix augmentent en situation d’urgence. »
- « Mayday, mayday, mayday, Aguadilla, ici FJTRW, atterrissage d’urgence, possibilité de feu, demandons intervention des pompiers… »